" Cinquante années d'une production régulière en marge de la S-F et de la Fantasy font de lui un créateur atypique dont les textes ne semblent pas devoir subir les outrages du temps. Vance est avec Isaac Asimov l'un des rares écrivains couronnés à la fois pour ses romans de Science-Ficton et pour ses romans policiers. En 1950 paraît son premier roman, Un monde Magique (ed. J'ai lu), qui n'est encore qu'un recueil de nouvelles ayant pour unité une Terre agonisante, mais déjà se profilent toute la richesse et l'exotisme d'une oeuvre fertile, pleine d'originalité. Plus tard viendont Cugel, Tschaï, Durdane, Lyonesse, et surtout l'Aire Gaïane, cette expansion humaine à travers les étoiles si passionnante à explorer. En quelques phrases, Vance sait attiser les sens du lecteur, enflammer son imagination, l'entrainant avec lui dans une véritable Odyssée de l'espace et du temps.

Et voilà que cinq cent bon mètres nous séparent du Futuroscope et un mètre seulement de Jack Vance. Le maître des mondes futurs qui ne seront jamais nous a ouvert la porte de sa chambre d'hôtel. Entouré de Norma, sa femme, et de son disciple Paul Rhoads, Vance a accepté de partager quelques visions, mais aussi quelques souvenirs, avec les lecteurs de SF-MAG.

 

SF-MAG : Quelles ont été vos principales lectures d'enfant, vos influences ?

Jack Vance : Les livres d'Alice ou ceux d'Edgard Rice Burroughs... Et plus tard ceux de Clark Ashton Smith. En fait, quand j'avais 10 ans, j'étais abonné à Amazing Stories d'Hugo Gernsback, et je lisais aussi beaucoup Weird Tales. A force de lire ces histoires, j'ai vite été embarqué sur les routes du mystère, de la Fantasy, de la magie et de la science-fiction - c'était vraiment de bonnes histoires. Bien sûr, je lisais également des livres d'enfants, comme les romans de Tom Swift - je les relisais sans cesse. Et puis, il y a aussi Wodehouse !

 

SF-MAG : Vous avez lu des romans français ?

J.V. : Peu. Je me souviens surtout de l'Ile Mystérieuse de Jules Verne. Mais Verne n'a jamais été une véritable influence pour moi parce que je ne suis pas friand de romans qui parlent de technologie. L'histoire m'a marqué, pas la façon dont elle était racontée. En revanche, ma mère possédait l'intégrale de Dumas en 20 volumes. J'ai donc lu Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelone, Le Comte de Monte-Cristo... C'étaient de superbes aventures au rythme endiablé. J'admirais et j'admire toujours son sens du réel dans la narration, et peut être qu'inconsciemment cela m'a marqué. Pour moi, c'est ça qui fait un bon roman.

 

   

SF-MAG : Comme chez Dumas, le thème de la vengeance à l'air d'être un moteur pour vos histoires ?

J.V. : Oui et non. En fait, la vengeance est plutôt ce qui anime mes personnages. Il faut une motivation au protagoniste pour qu'il s'implique dans l'histoire. Cela peut être le jeu, l'argent, tout et n'importe quoi. Or la vengeance est l'un des moteurs les plus simples et les plus pratiques qui existent. Mais je ne suis pas obsédé personnellement par ce thème. Je suis beaucoup plus intéressé par le thème de l'Aventure en général.

 

SF-MAG : Et qu'est-ce que l'Aventure selon Jack Vance ?

J.V. : L'Aventure ? C'est un désastre qui se termine sans que personne soit tué. (Rires) Une Aventure, c'est échapper à la mort.

 

SF-MAG : L'humour à l'air d'être essentiel pour vous. Tant dans votre manière d'être que dans vos romans. D'où tenez-vous cela ?

J.V. : En fait, j'ai moins le sens de l'humour que la volonté d'explorer l'absurde de la condition humaine. J'ai de la chance de pouvoir remarquer les situations ou les éléments les plus absurdes de la vie quotidienne. Je ne crois pas que l'on puisse définir réellement le rire et l'humour. Ce sont des choses trop complexes.

 

SF-MAG : La cuisine, la religion, la politique, la musique et le langage sont également des thèmes récurrents dans vos oeuvres. Qu'en pense l'homme ?

J.V. : Et bien, je suis Occidental, et je pense que la nourriture américaine est le condensé de toutes les cuisines occidentales. De fait, à mon avis, l'américaine est la meilleure au monde. Et ce que je préfère, c'est un bon hamburger bien de chez nous, préparé correctement, avec des tranches d'oignon, de la salade, du fromage et de la mayonnaise. Sinon, je ne suis pas croyant, je ne suis ni de gauche ni de droite. J'aime le Jazz et je joue du banjo avant je jouais de la clarinette. L'amour, c'est trop vaste ! J'aime mes chaussures (Rires). En ce qui concerne le langage, j'aime bien la linguistique, mais je ne parle bien que l'anglais. Mon mot français préféré est saperpolipopette, parce que ça swingue !

 

SF-MAG : Vous aimez créer des mots ?

J.V. : J'aime bien faire ça un livre sur deux, rien que pour embêter mes lecteurs.

 

SF-MAG : Construisez-vous des plans précis pour écrire vos romans ?

J.V. : Tiens ? C'est une bonne idée ça, il faudra que j'y pense. (Rires) Non, j'écris la nuit, comme ca me vient. Chaque fois que j'ai voulu construire quelque chose, j'ai été déçu par le résultat. Il vaut mieux, pour moi, n'être pas trop précis et laisser parler les images qui me viennent. "

 
  

Entretien avec Jack Vance par Henri Loevenbruck et Alain Névant - 
Science-Fiction Magazine n°1 - Janvier-Février 1999.